30oct. 2017

La reprise du lundi #22

Peatbog soldiers / L'hymne du MLF

L'autre jour je me réécoutais, en fond sonore, The red and the green, des celtic punks écossais de The Wakes. Et puis, allez savoir pourquoi, mon attention a été happée par ce titre, Peat bog soldiers. J'avais jamais vraiment fait gaffe, les chants celtiques sont souvent taillés pour être des hymnes, l'oreille s'y habitue. Mais là je tilte.

 

Du coup, je wikipédise le titre, Peatbog soldier, je tombe sur la page anglaise. Je suis parfaitement bilingue (hu hu hu), mais bon, mon premier réflexe sera d'aller chercher la piste francisée. Ainsi Peatbog Soldier est-il devenu en France, Le Chant des déportés, ou peut-être plus connu sous l'appellation Chant des marais. Mais il ne s'agit pas d'un chant de la seconde guerre mondiale, c'est "un chant allemand composé en 1933 par des prisonniers du camp de concentration, pour détenus politiques, de Börgermoor, dans le Pays de l'Ems, en Basse-Saxe."

On retrouve une explication exhaustive sur le site "AntiWarSongs"

"Le Chant des Marais, hymne européen de la déportation, est une oeuvre collective créée en juillet-août 1933 dans le camp de concentration nazi de Boergermoor. Il y fut chanté quelques jours plus tard devant près de 1000 détenus, qui en reprirent aussitôt le refrain. Avant même le déclenchement de la guerre, il était connu, parfois sous des variantes, en Europe entière, chanté dans les prisons et camps d'internement de France créés par le régime de Pétain. Il illustre à jamais les premières ténèbres concentrationnaires, la souffrance des "bagnards des marais", leur refus de l'avilissement. Il délivre un message, une exhortation. Chant de détresse et pourtant de résistance, de dignité et d'espérance, le Chant des Marais est né de la boue dans laquelle la barbarie nazie voulait anéantir des hommes."

Sur ce même site, on trouve une vidéo de ce chant, interprété par une femme, Isabelle Longnus. 

 

Et là dans mon cerveau ça fait wiz (et plein d'autres bruits du genre)... ce chant, cette voix féminine... je le connais mais avec d'autres paroles... je cherche, je cherche... et pim, fiat lux, c'est le Chant du MLF ! Ou plus exactement, l'Hymne du MLF, qui est devenu l'Hymne des Femmes.

 

 



Pour la petite histoire, sur le site "Le Hall de la chanson", on retrouve une partie consacrée à "40 de MLF en chansons". Josée Contreras raconte comment naquit ce titre :

"J'ignore quand la chanson Nous qui sommes sans passé, les femmes... a été promue au rang d'Hymne du MLF, mais une telle perspective aurait suscité stupéfaction et hilarité chez les quelques femmes du Mouvement qui l'ont improvisée un soir de mars 1971.
Aucune solennité n'a présidé à sa naissance. [...]La réunion qui se tenait ce soir-là chez Monique Wittig était destinée à préparer le rassemblement du 28 mars 1971 au Square d'Issy-les-Moulineaux, en mémoire et à l'honneur des femmes de la Commune de Paris.
Une dizaine de femmes étaient présentes, dont plusieurs m'étaient alors inconnues. Je citerai, mais sans certitude, outre Monique Wittig, Hélène Rouch, Cathy Bernheim, Catherine Deudon, M.-J. Sinat, Gille Wittig, Antoinette Fouque, Josyane Chanel...
Comme ce sera toujours la façon de faire au Mouvement, quand nous préparions des chansons, des slogans ou des tracts pour une manifestation, nous le faisions à toute allure. On était assises par terre, tout le monde parlait en même temps, certaines notaient, les propositions fusaient dans le brouhaha, étaient reprises, transformées, complétées, ou abandonnées. [...]
Nous avions deux registres principaux en ce printemps 1971 : d'une part, la colère, la révolte, la dénonciation dont témoigne l'ainsi nommé Hymne du MLF ; d'autre part, l'humour, la dérision, l'insolence[...]
Pour l'Hymne, c'est moi (du moins me semble-t-il) qui ai proposé un air que j'avais appris ado en colonie de vacances et que j'ignorais être Le Chant des marais. Plusieurs participantes le connaissaient également et, la musique étant facile à retenir, nous avons aussitôt entrepris de lui donner un texte. Je ne crois pas qu'à ce moment-là aucune de nous ait su que nous étions en train de détourner un chant (Le chant des marais) qui portait une tragique charge d'histoire : composé en 1933 par des déportés politiques antinazis et juifs dans un camp d'internement allemand, ce chant avait été ensuite largement diffusé par les Brigades internationales pendant la guerre d'Espagne, avant de se répandre dans tout l'univers concentrationnaire européen. Car, si opprimées que nous estimions être, il ne nous serait pas venu à l'esprit de nous identifier aux résistants antinazis et juifs, aux défenseurs de la république espagnole ou aux millions de victimes des totalitarismes.
La chanson Nous qui sommes sans passé, les femmes... a été d'emblée plébiscitée par les militantes du MLF. Mais, depuis notre première manifestation massive le 20 novembre 1971 jusqu'aux plus récentes apparitions publiques des jeunes féministes, la fougue des manifestantes a complètement métamorphosé le rythme d'origine et rendu moins direct l'emprunt de l'Hymne du MLF au Chant des marais.[...]"