29fév. 2016

La reprise du lundi #18

Je suis actuellement en train de faire une mise à jour de la compile "Tous en sample", et je cherchais un titre live au son pas trop dégueu à caser dans les bonus. Et je suis tombé sur cette reprise des Dropkick Murphy's par les Molly McHarrel, Amazing grace.
Evidemment, Amazing grace n'est pas un morceau des Dropkick Murphys, mais le morceau joué par les toulousains ne peut guère passer pour un reprise de Joan Baez (qui a aussi interprété Amazing Grace).

Amazing Grace, c'est quoi ? Le narquois dunkerquois prétendra qu'il s'agit d'une honteuse appropriation culturelle par l'empire yankee du célèbre hymne carnavalesque Salut à Co-pinard, mais ce serait tout de même historiquement douteux.

Si on expédie la question en vitesse, Amazing grace c'est pas très très glorieux. C'est un hymne chrétien qui raconte la conversion au catholicisme d'un capitaine de navire négrier.
(ah ouais quand même)

(ouais)

Mais cette chanson est devenue emblématique de la cause abolitionniste (de l'esclavage), utilisée entre autre, par les militants des droits civiques.
Elle a été écrite par John Newton. Wikipedia nous dit :


"John Newton (1725–1807) était initialement le capitaine d'un navire négrier et était connu pour sa débauche morale. Le 10 mai 1748, au cours d'une tempête dans l'Atlantique où son bateau risqua de couler, il se convertit au christianisme. Après avoir survécu à cette tempête, il devint prêtre anglican et renonça au trafic d'esclaves, au point de devenir militant de la cause abolitionniste."



C'est un peu hâtif. A lire cette description on ne cerne pas forcément qu'entre sa conversion subite en 1748, et sa renonciation au job de négrier en 1955, il se sera écoulée sept ans. La foi c'est sympa pour le bien-être de l'esprit, mais pour celui du portefeuille le trafic d'esclaves ça reste une valeur sure.
En revanche, il est effectivement devenu, à la fin de sa vie, un fervent abolitionniste. C'est pas passionnant, mais sa bio (in english), précise qu'il a rejoint le mouvement abolitionniste en publiant un bouquin pamphlétaire "Réflexions sur le commerce des esclaves Africains" ("Thoughts upon the African Slave Trade."), et qu'il a fortement soutenu William Wilberforce.

Pour en revenir à Amazing Grace, les paroles sont un peu cucul, typiques des productions basées sur le nouveau testament (la rédemption, la lumière, le pardon, l'autre joue, dieu est amour tout ça...). Sur le manuscrit original de 1779, le "s" est écrit comme un "f", c'est rigolo : "Amazing grace ! (how fweet the found) That fav'd a wreth like me ! I once was loft, but now am found, Was blind, but now I fee".
Basiquement c'est du folklore catho, mais au moins il y'a peu de chances pour que les fafs en fasse leur chant de guerre ("C'est la grâce qui m'a enseigné la crainte / Et la grâce a soulagé mes craintes / Combien précieuse cette grâce m'est apparue / À l'heure où pour la première fois j'ai cru.").

Il est évident que cet hymne n'aurait pas connu une telle renommée sans la mélodie qui l'accompagne. On focalise toujours sur les paroles, et on passe bien souvent à la trappe de l'histoire de celles et ceux qui en ont composé la mélodie. On avait déjà parlé du "Chant des partisans" et de sa mélodiste quasi-inconnue, voire oubliée, Anna Marly.

Et pour Amazing Grace, franchement, les paroles, on s'en fout un peu. C'est devenu un hymne abolitionniste parce que son auteur est lui aussi devenu abolitionniste, et que le texte n'ayant rien d'agressif peut convenir à tous les mouvements pacifistes.
Mais cette mélodie, franchement, elle dépote. Et comme beaucoup de musique "celtique" (je met des guillemets parce que l'origine est inconnue), si on la passe à la moulinette rock, et même mieux, punk rock, ça déchire tout. Des Pogues aux Ramoneurs de Menhirs, en passant par les Dropkick et les Flogging Molly, le celtique ça fracasse.

Or en ce qui concerne la mélodie, le négrier repenti n'y est pour rien. Parfois on tombe sur des hypothèses alléchantes : "Newton composa un texte sur une musique d’origine inconnue, mais qui pourrait bien être celle que chantaient les esclaves africains sur le bateau négrier, lors de la tempête de 1748 et que Newton avait notée."

Mais une chose est sûre, la mélodie qui a fait le succès de la chanson n'est pas de Newton, mais du compositeur américain William Walker... ou presque... (toujours Wikipedia) :

"Les paroles ont d'abord été chantées sur de nombreux autres airs avant d'être définitivement accolées à la mélodie connue et publiée en 1835 sous le nom de New Britain par William Walker. Cette mélodie était inspirée de deux airs populaires dont on ignore l'origine précise (Gallaher et St. Mary), ce qui empêche de la relier avec certitude à une source précise, britannique, celtique ou autre."



Amazing Grace, l'hymne de la Cherokee Nation (je laisse in english because c'est pas simple de traduire le terme de "nation" dans ce contexte).

La date de 1835, elle, est importante. En effet, elle tombe en plein pendant l'épisode de la  "piste des larmes" ("Trails of tears").
Recontextualisons. On va pas refaire ici l'histoire des cowboys et des Indiens, mais grosso modo l'histoire des USA c'est un peu l'histoire du génocide Indien, et tout s'est accéléré avec la conquête de l'Ouest, début du 19ème. En 1834 la Géorgie commence à s'emparer des terres Indiennes. Du côté Indien, deux camps se forment, celui de John Ross qui veut résister, et l'autre qui pense que toute résistance est inutile. Là, avec l'Etat de Georgie, on est un peu comme le patronat avec les syndicats, il convie autour de la table celui qui va signer. C'est le Traité de New Echota, signé le 29 décembre 1935. Traité qui sera suivi par la déportation forcée de tous les Cherokees. Episode plus connu sous le nom de "Piste des larmes".

"Bien qu'aucun élu officiel de la tribu n'ait signé le document, que la majorité de la tribu n'était pas d'accord, et malgré toutes les protestations, le gouvernement américain refusa d'annuler le traité. En 1838, l'armée a pour ordre de rassembler les tribus dans des camps en attendant qu'elles migrent vers l'Ouest. Plus de 1 500 Indiens moururent dans ces camps. En 1838-1839, les Cherokees sont déportés en Arkansas puis en Oklahoma : cet épisode est connu sous le nom de « Piste des larmes », car le traitement réservé aux Cherokees a soulevé une réelle indignation dans une partie de l’opinion américaine."



Le rapport avec le sujet ? On le trouve >ici< :

"Many perished on the difficult journey, but because of poor conditions, the Cherokee were not always able to give their dead a full burial. Instead, the singing of Amazing Grace had to suffice. Since then, Amazing Grace is often considered the “Cherokee National Anthem”."

"Beaucoup d'entre eux périrent au cours de ce déplacement, mais à cause des conditions difficiles, les Cherokees ne purent donner de tombes à leurs morts. Ils devaient se contenter de chanter "Amazing Grace". C'est pourquoi, depuis lors, Amazing Grace est souvent considéré comme l'Hymne de la Nation Cherokee".



Comment est-ce possible ? Parce qu'un missionnaire du nom de Samuel Worcester en avait traduit les paroles en Cherokee. Ce Worcester en question devait convertir les Cherokees, mais visiblement son ordre de mission ne stipulait pas qu'il devait les pousser à se soumettre. Il militait pour la souveraineté des Indiens sur leur territoire, et a même participé la création du Cherokee Phoenix, premier journal publié par des Amérindiens dans une langue amérindienne.
Et c'est donc par lui qu'Amazing Grace est devenu populaire chez les Cherokees.

Ci-dessous, Amazing Grace en Cherokee (avec les paroles).


Amazing Grace, un chant chrétien écrit par un négrier devenu abolitionniste, mis en musique sur un mélange de deux airs aux origines inconnues, approprié par le mouvement d'émancipation des Noirs, popularisé par un missionnaire indépendantiste, et transformé en hymne par une nation Cherokee opprimée par le colonisateur blanc.

C'est assez amazing, en effet...
 


Dropkick Murphys - Amazing Grace

 

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